The Master Drummer of Afrobeat
J’aime les hommes de l’ombre. J’aime ces hommes qu’on entend pas, qu’on ne voit pas mais qui sont là et sans qui beaucoup de ce qui se fait serait en réalité insipide. Alors j’aimerais leur rendre hommage. Mais c’est pas évident puisque par essence ce sont justement des gens qui ne livrent que peu d’informations. Et puis je me suis réveillé ce matin. Et la lumière fut. Un nom : Tony Allen. L’histoire se souviendra certainement de ce nigérian de 71 ans comme le batteur le plus influent et prolifique des 50 dernières années. Non, je ne donne pas dans l’emphase. Étudions plutôt ce personnage tristement méconnu en trois étapes.
Tony Allen, c’est d’abord l’afrobeat. L’afrobeat c’est quoi? Je reprends wikipédia, pardonnez-moi : l’afrobeat " est une musique issue de rythmes traditionnels yoruba, fortement imprégnée de funk, jazz et de highlife, un style apparu dans les années 1900 au Ghana". Pour simplifier, c’est le trait d’union entre la musique afro-africaine et la musique afro-américaine, la passerelle entre la terre natale et ses déracinés du Nouveau Monde. Et quand je dis que Tony Allen est l’afrobeat, ce n’est pas pour sous entendre qu’il en est l’un des représentants. Tony Allen est l’afrobeat. Il en a créé la rythmique. Ou plutôt Fela Kuti et Tony Allen sont les pères fondateurs de ce courant. Avec leurs groupes Africa 70 puis Egypt 80, les deux compères vont arpenter les scènes underground du monde entier et délivrer leurs textes engagés et satyriques, faisant se trémousser de leurs rythmes incomparables les jambes timides du monde occidental. Voyons plutôt ça en musique.
Puis Tony Allen, c’est l’afrofunk. Après sa séparation avec Fela, Tony Allen vole de ses propres ailes et ne le fait pas timidement. Entre 1998 et aujourd’hui, il ne sortira pas moins de 11 albums solo. S’éloignant un peu de l’afrobeat à la Fela, le batteur se rapproche de l’essence instrumentale de son art pour aller tantôt vers la funk occidentale, tantôt vers des rythmes africains folkloriques. Ecoutez plutôt :
On en vient enfin à la collaboration du nigérian aux projets de Damon Albarn, poussant toujours plus loin la fusion des courants et contribuant à la réhabilitation de la musique africaine dans notre paysage européen. Après avoir rencontré le britannique lors de l’enregistrement de "Music is My Radar" pour Blur, les deux compères sont partis au Nigéria pour enregistrer avec des artistes locaux. Mis rien n’y fait, le résultat est définitivement nigérian, impossible à exporter sur les scènes européennes et donc finalement loin du résultat métissé escompté. Ils se séparent pour quelques années mais se retrouvent en 2007 sur le projet de The Good, The Bad and The Queen accompagnés cette fois par Paul Simonon, ancien bassiste des Clash, et un ancien de The Verve, Simon Tong, le tout produit par le génial Danger Mouse. Après leurs succès live, on attendait Albarn et Allen sur un nouvel album de The Good, The Bad and The Queen, mais ce sera finalement sous le nom de Rocketjuice and The Moon (dont je vous parlais hier) qu’on les retrouve pour des tonalités moins pop et beaucoup plus africaines.
La postérité retiendra son héritage musical, les 66 albums de sa discographie (oui oui) et sa fantastique maîtrise de son instrument qui lui a valu le titre de "Master Drummer of Afrobeat". Fela Kuti disait de lui "without Tony Allen, there would be no Afrobeat". Personnellement, je retiendrais plutôt la phrase de Brian Eno qui décrivait notre artiste comme "perhaps the greatest drummer who has ever lived". On se quitte avec un petit dessert pour bien digérer, une minute de silence pour l’afrobeat.




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